« Les hommes et leurs opinions : des enfants et leurs jouets... » (Héraclite)
Schopenhauer distingue la logique de la dialectique. La logique a pour fin d'atteindre la vérité objective tandis que la dialectique vise avant tout à créer l'apparence de la vérité. Ce distinguo logique/dialectique se trouve à être tout à fait pertinent puisqu'il est possible pour le cerveau humain d'avoir une opinion que nous croyons vraie tout en ayant tort objectivement. Il s'agit d'un défaut inhérent à l'intelligence humaine.
Beaucoup plus souvent qu'il ne le faille, une discussion où sont réunis des gens aux idées divergentes aboutit en une guerre d'ego. Au coeur de la controverse, l'orgueil et l'appétit de la gloire s'emparent de l'esprit. La logique s'éclipse et la dialectique prend toute la place.
Nous tenons à nos idées. Nous les aimons. Nous les avons construites. C'est pourquoi il est parfois difficile de s'en défaire. Même lorsque acculés au mur face à l'évidence, nous cherchons parfois à nier ou minimiser les faits; ou à en trouver d'autres qui confirment notre point de vue.
Au lieu d'adopter une attitude sage et de construire notre opinion en fonction des informations que nous accumulons, nous sélectionnons souvent certains faits pour valider l'opinion que nous nous étions forgée avant d'en connaître suffisamment pour prendre position sur un sujet.
Il n'est pas aisé, non plus, d'admettre en public que nous nous sommes trompés, que nous avons fait erreur dans notre jugement. C'est ce que Schopenhauer nomme la « vanité innée », chose qu'il considère comme fondatrice de la « médiocrité naturelle de l'espèce humaine »...
Dans L'art d'avoir toujours raison, Schopenhauer dresse 38 stratagèmes utilisables pour gagner un débat coûte que coûte. Parmi ceux-là, voici une sélection des ruses les plus utiles, les plus fourbes ainsi que les plus vicieuses qu'on retrouve dans ce livre.
La contradiction systématique
Lorsque votre adversaire tente d'amener un point, c'est évidemment dans le but de confirmer sa thèse. Plus vous lui donner raison sur des points, plus il est lui sera facile d'aboutir à sa conclusion. En refusant d'accepter les arguments qu'il avance, vous obligez votre adversaire à entrer dans les détails, ceci fait en sorte qu'il perd du temps de débat, qu'ils risque de s'entortiller; ou, coûteusement, qui lui fait perdre le fil de sa pensée. Plus vous contredisez quelqu'un, plus il se sent obligé d'élaborer. Plus il parle, plus il est possible qu'il se contredise ou qu'il en ait l'air. La contradiction systématique est excellente pour rendre un discours incohérent aux oreilles d'un public non initié.
Le choix d'un terme favorable
Il existe toujours plusieurs termes ayant des connotations différentes pour désigner un concept. Il est avantageux de sélectionner un terme ayant une connotation populaire péjorative lorsqu'on cherche à influencer le public pour qu'il rejette de l'idéologie adverse.
Exemples :
- Perspicacité/acharnement;
- Confiance/bigoterie;
- Souveraineté/sécession;
- Précaution/immobilisme;
- Amour de soi/égoïsme;
Catégoriser, stigmatiser
Pour le grand public, certains concepts ou idéologies font peur, sont considérés comme irréalistes ou sont bannis selon des motivations culturelles ou historiques. Il est astucieux d'exploiter cette humeur populaire en catégorisant la thèse adverse comme étant, par exemple : de l'anarchisme, du communisme, du néolibéralisme, du laxisme, etc. Les « isme » honnis sont légion.
Ad hominem
Un univers sépare la théorie de celui qui la défend. Objectivement, il n'est d'aucune utilité d'attaquer le théoricien, détruire la théorie suffit. Cependant, les gens font l'association naïve entre la crédibilité du défendeur et la crédibilité de l'idée qu'il défend. Comme celui qui fait la promotion de l'arrêt du tabagisme tout en fumant semble se contredire. Une idée peut être bonne même si ceux qui en font l'éloge ne s'y conforment pas. Il est néanmoins profitable dans un affrontement d'exploiter les incompatibilités entre la théorie et son théoricien.
L'argument à double tranchant
Il est de ces arguments qu'on peut utiliser contre n'importe quelle thèse. Ainsi, dit-on : « qu’il est possible de faire dire ce qu'on veut aux chiffres ». Si votre adversaire ose défaire vos arguments de la sorte, il aura l'air des plus ridicules s'il tente, après coup, d'utiliser des chiffres dans son argumentation. Lorsque votre adversaire utilise un argument à double tranchant, il est à votre avantage de le retourner contre lui.
L'offensive, la meilleure défensive
Ce stratagème ne se trouve pas dans l'ouvrage de Schopenhauer. Il est cependant extrêmement efficace. Pour s'assurer d'un ralliement à votre thèse, il prévaut de détruire celle de l'autre. Lorsque vous débattez si vous passez plus de temps à vous défendre qu'à attaquer, vous vous attardez plus sur les points faibles de votre thèse que sur celle de l'autre. Il est donc primordial de nier les accusations clairement et rapidement, pour vous concentrer sur une contre-attaque dans la majeure partie de votre temps de parole. Il n'est pas nécessaire que votre théorie soit solide comme le roc si toute l'attention du public est posée sur la précarité de la thèse adverse.
Courroucer son adversaire
Lorsque quelqu'un devient émotif, il n'est plus rationnel. Sous le coup de l'émotion, il peut arriver que nous disions des paroles que nous regretterons par la suite une fois notre flegme retrouvé. Il est donc vicieux, mais assez lucratif, de détecter les cordes sensibles de votre adversaire sur lesquels il s'emporte facilement et de les pincer sans retenue.
Conclusion
Maintenant que vous avez pris conscience de l'arme dévastatrice qu'est la dialectique. Vous devez tout faire pour ne pas l'employer dans un débat. L'objectif d'un débat n'est pas la victoire. Un débat est un exercice collectif fait dans le but d'échanger des idées, des visions, des faits. Il s'agit essentiellement d'un exercice visant à créer ensemble une meilleure connaissance de la réalité.
Pour plus de stratagèmes :
SCHOPENHAUER, Arthur, L'art d'avoir toujours raison, édition Mille et une nuits, 3,50 $
